Philippe Roques et sa "médecine de guerre"…

Médecin du sport et des Dragons Catalans, cet ancien talonneur et boxeur a toujours admiré les durs à cuire des pelouses de rugby. Il n'a pas la mémoire qui flanche...
Photo Jean Roig - RMD Agency

Docteur Jekyll dans la vie de tous les jours, Mister Hyde pour son goût prononcé des combats de gladiateurs d'antan sur les terrains de rugby à XIII, Philippe Roques est à la fois le médecin des Dragons et le gardien de la mémoire des "pilars" qui empruntaient parfois (souvent ?) des chemins de traverse, dans les années soixante-dix et quatre-vingt.
"Philou" assume volontiers son côté noir, entendez par là l'affection qu'il porte aux "méchants" d'avant, et regrette, quelque part, l'adoucissement des moeurs prévalant aujourd'hui en Super League, où côté français, David Ferriol, le dernier des Mohicans, "n'a pas été remplacé".

Car ses héros à lui s'appelaient Henri Daniel, Henri Berneau, les Albigeois Jean-Louis Meurin et Roland Stein, Kerry Hemsley (ndlr : Le Pontet en 1982-1983, vainqueur de la Cup la saison suivante avec Wigan, avant de remporter la "Grand Final" australienne en 1988), Abderazack Baba, Didier Prunac, Samuel Debue, Justin Dooley, Jean-Christophe Borlin, Adel Fellous, et "Fef" bien sûr, d'autres n'appartenant pas à la confrérie des piliers, comme Patrick Baco "la main froide", Jean-Jacques Cologni, Guy Delaunay, Bruno Guasch, Luke Quigley, auxquels ont succédé dans son coeur d'ancien… boxeur, l'espace de six ans au Ring Olympique Catalan, les Ben Westwood (Warrington), Mark O'Meley (Hull FC), Michael Korkidas (ex-Wakefield, Salford, Huddersfield, Castleford, aujourd'hui à Keighley en Championship)…
Les coups et les douleurs ne se discutent pas, après tout.

La vaine proposition de Rascagnères

Il serait néanmoins réducteur de n'attribuer au "Druide" que cette seule admiration pour les forts en mains. Ce qui l'a d'abord séduit, tout au long de ces années passées le long de la ligne de touche à surveiller ceux qui aimaient en découdre, pour ensuite mieux les recoudre, ce sont les rapports humains que l'on tisse dans l'ombre d'un vestiaire.
Lui-même avait fréquenté ce lieu privilégié, à l'USAP jusqu'en cadet, aux côtés de Philippe Fabre et Marc Sicre, avant de jeter l'éponge suite à un tassement de vertèbres.
Jusqu'à ce qu'il remette ça, plus tard, mais à XIII. "J'étais en première année de médecine, et j'avais participé comme talonneur à un match opposant les Télécom à la Poste (ndlr : ça ne s'invente pas), face à un certain Julien Rascagnères, au terme duquel le futur arbitre international me proposa de rallier Pia."
Une invitation que Philippe déclina, ayant passé avec succès l'examen d'entrée en deuxième année. Son avenir professionnel avait primé, mais à défaut de jouer dans la cour des grands, il se dirigea vers Rivesaltes XIII, fréquentant alors José Carreras, Jean-François Lévy, Joseph Arasa, Bruno Bigorre…
Puis Palau, avec Pierre Zamora. "Qui un jour, à Apt, bien que victime d'une fracture, tint à rester sur la pelouse jusqu'à ce qu'il "attrape" son agresseur".

Une prime divisée par 17…

Et enfin les Espoirs du XIII Catalan entraînés par l'ex-international Michel Barde, en compagnie de Pierre Vandome, Nicolas Domingo, Philippe Pastou, Sylvain "Tortilla" Torcatis.
Un rugby à XIII qui depuis longtemps n'avait plus de secret pour lui : "Lorsque, enfant, nous habitions allées Aimé-Giral, avec mon père treiziste je partageais mes dimanches entre le stade de l'USAP et Brutus."
Et c'est début 1986 que sa vocation de médecin du sport naquit : "Yvon Gourbal, alors entraîneur des Sang et or, et réputé pour sa rigueur, me demanda : "Pourquoi ne choisirais-tu pas cette spécialité ?"

27 ans plus tard, il est toujours là, la mémoire envahie d'anecdotes liées à sa fonction. Il lui avait fallu d'abord chasser des esprits des joueurs la confiance accordée aux "rebouteux" "à la blouse blanche, et sale, de boucher", et à l'éponge miracle.
Mais le regretté Yvon était l'homme de la situation : "L'hygiène de vie était son crédo, les frères Laforgue, Ivan Grésèque, Guy Delaunay, des ascètes, étaient ses porte-paroles auprès des autres joueurs."
C'était aussi le temps de l'amitié, imprimée comme personne par Francis Mas. "Cet esprit d'équipe avait été forgé, en amont, par Jean-Louis Four, l'entraîneur des cadets, rappelle Philippe. Et j'ai vu "Frizouille" partager en dix-sept parts la prime de victoire en finale que lui avait alloué un restaurateur, partenaire du club. Pour lui, les joueurs seraient allés à la guerre."

Le mamelon d'Aaron Smith

Une époque, alors, s'éclipsait. "A Saint-Estève, sous l'ère Jorda, un nouveau XIII était inventé, la technique prévalait, des joueurs passaient derrière les tribunes pour aller marquer un essai, le XIII Catalan, victime de ses longues saisons de suprématie, était dans le collimateur des arbitres", regretterait presque "Le metge", nostalgique d'un temps où la transparence financière n'était pas de rigueur. "Avec un cataplasme de "Pascal", je serais rétabli", lança un jour un joueur qu'il ne citera pas par bonté d'âme, et soit disant blessé, peu de temps avant de pénétrer sur le terrain.
Un temps où la douleur n'avait guère de prise sur les "gros".

Et où les guerriers étaient adulés. "Guy Delaunay, un joueur à part, avait créé un espace autour de lui, dans le vestiaire avant une rencontre. Par respect, les autres joueurs n'y pénétraient pas."
"Baba, qui aurait fait n'importe quoi pour sauver sa famille du rugby, déclara, après avoir porté un coup à "Cologne" : "Maintenant, j'ai un nom." 
Et Philippe, qui lui-même, sur un terrain, perdit "d'un coup cinq dents sur un coup de pied adverse", en a tant à raconter…
"Un soir, j'ai vu arriver à mon domicile Dominique Verdière et Didier Prunac, ensanglantés, et c'est sur mon lit que j'ai recousu leurs arcades sourcillères."
"A l'Australien Aaron Smith, j'ai recousu un mamelon sans qu'il fronce un sourcil."

Furonculose et 40° de fièvre

"Francis Laforgue, malgré les deux pouces des mains fracturés, en finale contre Le Pontet, a disputé le match jusqu'au bout. Une autre fois, c'est avec une furonculose et 40° de fièvre qu'il a joué."
"Bruno Guasch a supporté deux jours durant la douleur causée par une épaule luxée, avant de consulter."
"Henri Berneau, je le surnommais l'incassable. Un jour où, dans un match, il se fractura le radius et le cubitus, il traversa la rue pour se rendre aux urgences de l'hôpital sans même au préalable venir me voir. Plus près de nous, Aurélien Cologni et David Ferriol étaient taillés dans le même moule."
Il pratiquait alors "une médecine de guerre, de catastrophe ".

Avec des images fortes, à jamais gravées en lui. "Le plus impressionnant a été le résultat d'un coup de poing donné par John Fifita à Roger Palisses. Ce dernier avait la moitié de la face enfoncée, avec un oeil qui regardait en bas. Et l'emphysème sous-cutané dont avait été victime Jean-Jacques Naudo, contre Villeneuve-sur-Lot, après une fracture de la pommette. Il avait la tête gonflée, je lui disais en vain de ne pas se moucher, car l'air passait dans la brèche malaire."

"Un pilier, ça ne sourit pas"

Cela a changé, aujourd'hui, mais pas la responsabilité : "Les décisions doivent être prises très vite, on n'est pas dans l'athlétisme."
Philippe Roques se souvient aussi des manies de certains : "Il y en avait un qui embrassait un nounours avant de rentrer sur le terrain, d'autres qui portaient invariablement, en match, leurs slips troués datant d'une finale victorieuse en cadets, Ivan Grésèque enroulait et déroulait à n'en plus finir les bandes entourant ses poignets, comme Serge Pallarès le bas de son maillot."
Et lui qui apprécie autant les durs, il a pour quelques-uns des jugements définitifs. "Jason Ryles, lors de son premier match à Brutus avec les Dragons, est tombé et ne s'est jamais relevé." Autant dire qu'il préfère de loin Rémi Casty, par exemple. "Il a bien changé, depuis le temps où, en 2009, Steven Hooper (ndlr : alors préparateur physique du club) l'avait jeté comme un malpropre, pendant un match. A Rémi je disais : "Un pilier, ça ne sourit pas." Je suis content de voir le joueur qu'il est aujourd'hui."

Presque un Ferriol, "qui changeait d'aspect avant de pénétrer sur un terrain, et qui pouvait faire peur."
Une peur qui était étrangère au "Druide" lorsque, dans sa jeunesse, il se fendait de quelques débordements, sans cadrage au préalable : "Un soir de soif, avec "Boule" Martinez et "Titi" Naudo, on avait coulé du béton devant la porte d'un night-club du centre-ville de Perpignan, qui nous avait refusé l'entrée…"
On arrêtera là, même s'il y a prescription, pour ne retenir que l'amitié, inaltérable, qui unit "Fifi" à tous ceux qu'il a soigné. "Parce que, plus que les matchs en eux-mêmes, c'est l'aventure humaine qui m'a toujours intéressé."
C'est toujours le cas, aujourd'hui, avec les Dragons, avec toujours un peu de Mister Hyde sommeillant en lui.